Anthropic à 965 milliards

Anthropic vient d'atteindre 965 milliards de valorisation, devant OpenAI. Mais derrière les chiffres spectaculaires, quelques questions que la presse ne pose pas.
...le chiffre est vrai, la comparaison est un piège
La presse adore le chiffre choc. Moi, ce qui m'intéresse, c'est ce qu'il y a derrière.
Le chiffre, vite fait
Anthropic vient de boucler une Série H de 65 milliards de dollars.
Résultat : une valorisation post-money de 965 milliards. Un cheveu sous la barre du trillion.
Pour la première fois, la boîte qui a créé Claude passe devant OpenAI, valorisé 852 milliards début mai.
Et la trajectoire donne le vertige :
- Série F en septembre 2025 : 183 milliards
- Série G en février 2026 : 380 milliards
- Série H fin mai 2026 : 965 milliards
3 mois pour quasiment tripler. C'est documenté, c'est dans le communiqué, et c'est déjà énorme en soi.
La comparaison Facebook + Uber, ce gadget
L'angle qui tourne en boucle, c'est celui-ci :
Facebook valait 104 milliards à son entrée en Bourse, Uber 82 milliards. Soit 186 milliards à eux 2. Anthropic, c'est cinq fois ça.
C'est joli sur un titre, mais ça ne veut pas dire grand-chose.
Parce qu'on compare une valorisation privée actuelle à des valorisations publiques d'il y a 7 et 13 ans. On compare une boîte qui n'a jamais été cotée à deux boîtes qui passaient le grand oral du marché. Ce n'est pas la même nature de chiffre.
La valorisation d'IPO, c'est un prix validé par des millions d'acheteurs publics, avec des comptes audités sur la table. La valorisation de Série H, c'est un prix négocié entre Anthropic et une poignée de fonds.
Bref : le ratio "5 fois" fait le buzz, mais il additionne des choux et des carottes.
Les 47 milliards de revenus ? Pas si vite
Anthropic annonce un run-rate de revenus qui a dépassé 47 milliards de dollars début mai. Contre 14 milliards en février. C'est spectaculaire.
Sauf qu'il y a une nuance que personne ne reprend.
Ce chiffre est publié en montant brut. Avant rétrocession aux hyperscalers qui distribuent Claude : AWS, Google Cloud, Azure.
Une grosse partie de ce revenu transite par les clouds qui revendent le modèle. Et ces clouds prennent leur part au passage. Le run-rate net, celui qui reste vraiment dans la poche d'Anthropic, est forcément plus bas.
Je ne dis pas que la trajectoire est bidon. Elle est réelle, et la croissance interne est bien là.
Je dis juste qu'un run-rate brut et un chiffre d'affaires net, ce ne sont pas la même chose. Et que comparer le multiple de revenu d'Anthropic à celui d'OpenAI sur cette base, c'est comparer deux trucs qui ne sont pas mesurés pareil.
Une boîte qui ne rend de comptes à personne
Voilà le vrai sujet pour moi.
À 965 milliards, Anthropic pèse plus lourd que la plupart des entreprises du CAC 40 réunies. Et elle reste privée.
Concrètement, ça veut dire:
- Pas de publication trimestrielle obligatoire
- Pas de gendarme boursier qui surveille
- Pas de millions d'actionnaires publics qui posent des questions
- Des chiffres communiqués quand la boîte le décide, comme la boîte le décide
C'est tout le paradoxe du moment. On a des géants systémiques pour le secteur tech, qui orientent l'infra de la moitié de l'écosystème dev, et qui n'ont aucune des obligations de transparence d'une boîte cotée.
La comparaison Facebook + Uber rate justement ce point. Facebook et Uber, au moment où on les valorisait, ouvraient leurs comptes. Anthropic, non.
La vraie course, c'est l'IPO
Anthropic présente cette Série H comme son dernier tour privé. Traduction : la prochaine étape, c'est la Bourse.
En face, OpenAI a déposé son dossier S-1 confidentiel le 22 mai, en visant une cotation au 4e trimestre 2026.
Et le marché ne croit pas Anthropic première sur la ligne. Sur Kalshi, le marché prédictif donne 78 % de chances à OpenAI d'entrer en Bourse avant.
Donc la valorisation la plus haute n'est pas forcément la cotation la plus rapide. Là encore, le titre choc et la réalité du calendrier ne disent pas la même chose.
Petit repère pour fixer l'échelle : les 65 milliards levés sur ce seul tour, c'est environ 5 fois la valorisation de Mistral AI, notre champion français. 5 fois... en un tour de table.
Et pour nous, les devs, ça change quoi ?
C'est la seule question qui compte vraiment quand on code avec ces outils tous les jours.
Ce que je retiens, concrètement :
- Les modèles vont continuer de s'améliorer. 65 milliards, ça finance de la R&D et de la compute à un niveau qu'aucun acteur français ne peut suivre.
- La dépendance se renforce. Plus ces boîtes deviennent grosses, plus notre stack repose sur des acteurs qu'on ne contrôle pas et qui ne nous doivent rien.
- Les prix vont bouger, dans les deux sens. À court terme la guerre des modèles fait baisser les coûts. À long terme, quand un acteur domine, on connaît la suite.
- Le risque de plateforme augmente. Construire un produit entier sur l'API d'un seul fournisseur, c'est confortable aujourd'hui, fragile demain.
Moi, ça ne change pas ma façon de bosser au quotidien. Claude reste un excellent outil et je continue de l'utiliser.
Mais ça change ma façon d'architecturer. Je garde une couche d'abstraction entre mon code et le fournisseur. Je ne me marie pas avec une API.
La question qui reste
965 milliards sans cotation, sans comptes publics, avec un run-rate compté en brut. Le chiffre impressionne, mais il mesure surtout l'appétit des fonds, pas la solidité du modèle économique.
La vraie question n'est pas "qui vaut le plus". C'est : combien de temps un secteur peut-il faire tourner des valorisations proches du trillion sur des boîtes que personne n'audite vraiment ?
Et le jour où ces boîtes entrent en Bourse, qu'est-ce que les comptes audités vont raconter que les communiqués ne disent pas ?
FAQ
La valorisation d'Anthropic est-elle vraiment comparable à celle d'OpenAI ?
Les deux chiffres ne mesurent pas la même chose au même moment. Comparer des valorisations privées entre elles reste imparfait, mais c'est au moins cohérent comme exercice, contrairement aux comparaisons avec des IPO d'il y a dix ans qui, elles, s'appuyaient sur des comptes audités ouverts au public.
Le chiffre de 47 milliards de revenus reflète-t-il ce qu'Anthropic gagne vraiment ?
C'est un run-rate brut, calculé avant que les hyperscalers comme AWS ou Google Cloud ne prennent leur part sur la distribution de Claude. Le revenu net effectivement conservé par Anthropic est inférieur, et personne ne publie ce chiffre précis.
Anthropic va-t-elle entrer en Bourse avant OpenAI ?
Malgré une valorisation supérieure, les marchés prédictifs donnent environ 78 % de chances à OpenAI d'être coté en premier, avec un dossier déjà déposé confidentiellement et une cotation visée fin 2026. Anthropic présente ce tour comme son dernier avant une IPO, mais sans calendrier annoncé.
En tant que développeur, est-ce que je dois changer mes outils à cause de tout ça ?
Pas forcément au quotidien, mais c'est une bonne occasion de vérifier son architecture. Garder une couche d'abstraction entre son code et l'API d'un fournisseur spécifique limite l'exposition au risque de plateforme si les prix ou les conditions changent.
Pourquoi le fait qu'Anthropic reste privée pose-t-il un problème particulier à cette échelle ?
À près d'un trillion de valorisation, Anthropic influence une part significative de l'infrastructure tech sans aucune obligation de publication trimestrielle ni surveillance d'un régulateur boursier. Les chiffres communiqués le sont selon le bon vouloir de la société, ce qui rend difficile toute évaluation indépendante de la solidité réelle du modèle économique.

Alexandre P.
Développeur passionné depuis plus de 20 ans, j'ai une appétence particulière pour les défis techniques et changer de technologie ne me fait pas froid aux yeux.
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